Le secteur du grand âge sceptique face aux « Maisons France Autonomie »


Publié le Vendredi 24 Juillet 2026 à 09:51



L’annonce du gouvernement de transformer, d’ici 2027, les EHPAD en « Maisons France Autonomie » continue de susciter un débat nourri dans le secteur du grand âge. Portée par la ministre déléguée chargée de l’Autonomie et des Personnes handicapées Camille Galliard-Minier, cette réforme est présentée comme une évolution à la fois symbolique et organisationnelle, destinée à moderniser l’image des établissements. Sur le terrain, elle est toutefois largement perçue comme un signal politique insuffisant au regard des difficultés structurelles persistantes du secteur.




Pour l’exécutif, ce changement d’appellation doit accompagner une transformation plus large de l’offre médico-sociale : diversification des modes d’accueil, logique de parcours, développement de solutions « hors les murs » et volonté affichée de rompre avec l’image jugée stigmatisante des EHPAD. Le Synerpa, Syndicat national des établissements, résidences et services d’aide à domicile privés pour personnes âgées, reconnaît l’intérêt d’une évolution sémantique. Son président Jean-Christophe Amarantinis estime ainsi que si « ce travail sur le vocabulaire peut apporter de la lisibilité aux citoyens », il ne saurait en aucun cas « se substituer à une politique ». Le secteur attend avant tout, rappelle-t-il, « des financements adaptés à la réalité des besoins et une vision claire et durable de l’accompagnement du grand âge ». Même tonalité du côté de la FNAQPA, la Fédération nationale avenir et qualité de vie des personnes âgées, qui considère que la proposition « ne reflète en rien la transformation urgente attendue ». Elle alerte sur le risque d’« une labellisation administrative de plus », sans effet concret sur le quotidien des établissements ni véritable changement de modèle, et appelle à « sortir des effets d’annonce » pour engager des transformations profondes. 

« Tout le monde est tombé des nues » : la charge d’Olivier Richefou

La critique la plus directe vient des départements, en première ligne du financement et de la gestion des politiques d’autonomie. Olivier Richefou, président du conseil départemental de la Mayenne et responsable du groupe de travail « grand âge » de Départements de France, pointe d’abord une méthode jugée défaillante. Il affirme avoir découvert l’initiative « par les réseaux sociaux », déplorant qu’« il n’y ait eu aucune concertation avec les départements » ni avec les fédérations du secteur. « Tout le monde est tombé des nues », insiste-t-il. Sur le fond, son jugement est tout aussi sévère : « Changer les mots ne suffit pas à changer la réalité. Le secteur attend des réponses structurelles. »
 
Il met en avant deux objections majeures. D’une part, une incohérence institutionnelle : alors qu’il est envisagé que les départements deviennent les chefs de file des politiques du grand âge, l’ajout d’une dimension « France » dans la dénomination interroge la logique de la réforme. « L’appellation semble dès lors nationale pour des structures aujourd’hui pilotées à deux niveaux, et demain peut-être uniquement localement », souligne-t-il. D’autre part, une question de priorité budgétaire : « Nous avons autre chose à faire que de dépenser de l’argent pour changer le nom sur les documents administratifs et les frontons des EHPAD. Ce n’est peut-être pas le meilleur investissement pour des établissements qui manquent déjà d’argent. » Pour lui, le cœur du problème est ailleurs : sous-financement chronique, difficultés de recrutement, gouvernance complexe et manque de visibilité à long terme.

Les fédérations entre prudence et inquiétude

L’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) adopte une position plus nuancée. Elle voit dans cette évolution « une première étape symbolique et inclusive », susceptible de faire évoluer les représentations, mais insiste sur la nécessité de mesures immédiates : revalorisation des salaires, amélioration des conditions de travail et sécurisation des budgets. Elle appelle également à une méthode plus ouverte, fondée sur une « co-construction effective » et un dialogue transparent avec les acteurs du secteur, dans la perspective de la future Conférence nationale de l’autonomie. De son côté, la FNAQPA met en garde contre une succession d’annonces non suivies d’effets. Après plusieurs réformes restées inabouties, elle redoute que le secteur « n’accumule les diagnostics sans transformer l’urgence en décisions concrètes ». Appelant à clarifier rapidement le contenu et la portée du futur dispositif, elle rappelle que le secteur attend une politique structurante, non un simple « habillage administratif ».

Un débat institutionnel ravivé pour une réforme encore floue

Au-delà du symbole, la réforme ravive un débat plus large sur la gouvernance du grand âge. Les départements rappellent leur rôle central dans le pilotage et le financement de l’autonomie et revendiquent une place pleine et entière dans les décisions. Olivier Richefou résume cette tension d’une formule : « Ce n’est pas en mettant “France” devant que l’on règlera le problème du vieillissement. » Son homologue François Sauvadet, président de Départements de France, dénonce lui aussi une approche trop centralisée, estimant que « les réponses ne peuvent être uniquement descendantes ou uniformes ». Il plaide pour une co-construction réelle entre l’État et les collectivités, au plus près des réalités territoriales.

À ce stade, la transformation des EHPAD en « Maisons France Autonomie » reste une intention politique dont les contours – statut, financement, contenu du label, conséquences juridiques – demeurent largement à préciser. La Conférence nationale de l’autonomie annoncée pour la rentrée devra apporter des éclairages dans un contexte budgétaire contraint, alors même que les acteurs du secteur alertent sur une crise persistante des moyens et de l’attractivité des métiers. Entre volonté de transformation symbolique et demande urgente de réponses structurelles, le projet cristallise déjà une tension récurrente du secteur du grand âge : celle d’une réforme attendue sur le fond, mais qui, sans moyens associés, risque de rester purement cosmétique.
 
> Article paru dans Ehpadia #44, édition de juin 2026, à lire ici
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